Comme une exclamation, qui viendrait surprendre visiteurs comme habitants. Un nom qui suggèrerait
presque l’Afrique et qui désigne l’ancienne Bombay. Les Portugais nommèrent ainsi il y a lontemps cette grande baie, réputée bonne pour un mouillage (“Bom Bahia”). Les Britanniques, affairés à repousser l’heure du coucher de soleil sur l’Empire, investirent ensuite la région, donnant une touche presque oxfordienne au vieux quartier de Kala Ghoda. Les lumières de cette ville ont attiré à elles ceux qui en Orient rêvent de fortune, de gloire ou simplement de paix et de tolérance : Parsis industrieux, Juifs Sepharades, Bagdadis Chrétiens, Bengalis, Pundjabis, Cachemiris. Il fallait donc que j’ajoute à ce concert des nations la touche ponctuelle du breton.
Mumbai est une ville s’ouvrant sur la mer arabique; sa chaleur est lourde, l’évaporation de l’océan donne un ton ouaté d’un gris léger à l’air du lointain. Pour atténuer l’atteinte de ce genre d’atmosphère faite aux meilleures volontés , les urbanistes ont, dans les quartiers anciens, bordé les avenues rues et allées d’arbres exotiques, à présent centenaires. Vers le sud de la ville, là où la bande de terre séparant la baie de l’océan ne dépasse pas quelques centaines de mètres, la langueur est palpable. Des bouquinistes, des chausseurs, des barbiers de rue, des laveurs d’oreilles, des vendeurs ambulants de jus de canne à sucre, de bibelots touristiques, d’encens, d’épices et de hashish gravitent autour d’édifices victoriens pâtinés par le temps et l’incurie.
J’ai fait de ce quartier
mon camp de base à partir duquel je rayonnais à pied le samedi. Poussé par la chaleur de l’après-midi, j’ai trouvé refuge dans le musée du Prince of Wales. Equipé du casque audio accordé aux touristes étrangers, je sillonnais les salles, passant d’un banc face à un dieu tricéphale à un ventilateur face aux miniatures de Rajput. Tout avait bien sûr la beauté de l’art ancien. Retenait d’avantage mon attention la salle consacrant l’art népalais et tibétain. J’ai ainsi appris que le Bouddhisme des origines ne s’est pas défini à l’encontre de l’Hindouisme, faisant même la synthèse de certains éléments artistiques et philosophiques. Les traits de Shiva le Sauveur se retrouvent ainsi chez les Bodhisattvas (Bouddha stagiaire) en méditation.
Ces subtilités esthétiques n’occupent pas les soirées de la jeunesse de Mumbai, pas plus qu’elles
n’occupèrent ma soirée du samedi. J’ai trouvé l’unisson de l’occident et de l’orient à la soirée VH1 Handpicked où Wyclef Jean nouait un lien osé et savoureux entre l’Inde et les West Indies dont il est originaire. Pour l’écouter, un public de quelques occidentaux et surtout de très nombreux Indiens, clope au bec, bière à la main, arborant iPhone, jeans taille basse et t-shirts marqués. Le contraste surprend un peu lorsqu’à moins de 20 mètres de l’entrée de la salle dorment des nuées de gamins de rues. Le Wyclef et ses bro ont mis le feu avec un set de reprises d’Hendrix, des Fugees, de Bob Marley, mais aussi des chansons de son répertoire propre et le sculptural “Hips Don’t Lie” de Shakira. Mémorable.
J’ai passé la journée du dimanche à Elephanta, île distante de quelques nautiques de la côte. Sa curiosité : des temples hindous taillés dans la masse de la montagne, comme une Petra polythéiste. Les volumes prodigieux de roche déplacée, la beauté grave et placide des sculptures, le recueillement des Indiens ont fait taire la musique d’Indiana Jones qui m’avait traversé l’esprit, je l’avoue. J’ai retrouvé Mumbai dans la journée, l’esprit rendu hargard par tant de beauté, et aussi sans doute par la volée de cent marches inégales sous le soleil.
J’ai fini cette journée en allant voir un autre temple de pierre, de vitraux et d’acier, celui du progrès et de la
technique : la grande gare de Victoria Terminus. Magnifique et immense sous le soleil rasant, toute à la mesure de sa ville. J’allais enfin deviser un peu sur le prix de la mangue du Kerala au Crawford Market, où, Rakesh, mon ami du moment pensait créer une immédiate communauté de vue en me précisant qu’il était chrétien.
La visite de cette seconde grande ville indienne me laisse harassé et rêveur, et désireux d’enchaîner à présent sur un moment au contact de la nature.



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