Ces deux jours à Agra et Delhi furent une pause en dehors du temps. Tout d’abord car j’ai exploité le temps imparti au maximum ; ensuite parce que j’ai visité, observé et touché des lieux, des rites et des méthodes sur lesquels le temps ne semble pas avoir eu d’offense.
M’envolant dès ma journée de travail du vendredi terminée, j’ai donc volé d’un aéroport Gandhi à l’autre (l’un Indira, l’autre Rajiv) et ai rejoint sans tarder Gurgaon, dans la banlieue de Delhi où j’ai passé la nuit. J’ai trouvé les mêmes rickshaws, les mêmes camions invitant ceux qui les dépassent à klaxonner, les mêmes gamins mendiants. Fausse impression de continuité, comme si je n’avais pas vraiment quitté Hyderabad.
Le lendemain m’a fait réaliser combien Delhi est une métropole sans commune mesure avec ce que j’avais pu me figurer. Des masses humaines, des foules impressionnantes et bigarrées, des assemblées immenses d’hommes et de femmes qui hèlent, klaxonnent, marchandent, rient, se fâchent, s’amusent, mendient, marchent au milieu de la rue, mangent, boivent, se lavent, prient, dansent. Chacun participe à la continuité de toutes ces activités humaines, passant de l’une à l’autre sous les yeux de tout un chacun, indéfiniment.
La cohue de la gare de Delhi confirmait cette impression de foule fébrile.
Agra m’est apparue plus calme, presque provinciale -2.5 millions d’habitants tout de même- et surtout beaucoup plus touristique. J’ai précédé la plupart d’entre eux en partant à l’aube et en commençant par ce qui est normalement le point d’orgue d’une visite d’Agra : le Taj Mahal. Ce monument apparaît soudainement et de façon presque irréelle, enchâssé dans sa double enceinte de murs rouges. C’est un mirage symétrique, une folie immaculée et d’une géométrie parfaite. Plus que parfaite même, puisque le nombre d’or a été employé par ses architectes pour corriger les règles de perspective. Pour ajouter à la démesure, le roi mughal architecte de cette immense tombe de marbre de lune ciselée de pierres semi-précieuses souhaitait construire une copie conforme de l’édifice en pierre noire de l’autre côté de la rivière, pour sa propre éternité…
Le fort d’Agra était lui la traduction temporelle de la puissance du même monarque. L’endroit, magnifique, mélange pierres de taille rouges et marbre. Là encore est visible le génie des sculpteurs et des architectes de l’époque. Les britanniques ont d’ailleurs repris à leur compte ce symbole en y installant armes et soldats au XIXe.
A quelques kilomètres d’Agra se trouve la capitale délaissée de Fatehpur Sikri, sorte de grand complexe médiéval indo-islamique, luxueux et ouvragé, surplombant la grande plaine fertile de la rivière Yamuna. Le manque d’eau et la symbolique du pouvoir absolu voulu par l’empereur Akbar ont précipité la fin de cette capitale éphémère. Si le roi était tout à son confort ici, je l’étais moins, avec une température frisant les 42°C.
Le samedi a donc été une journée très historique et culturelle, commentée par un guide passionné.
De retour à Delhi, les rencontres et visites du lendemain allaient se passer pour la plus grande part sans explication de texte.
Delhi est une ville étonnante sous tous rapports. C’est une ville complète, entière. Elle suscite toutes les émotions et sollicite tous les sens. De la fascination face à son histoire millénaire, du respect pour sa stature de métropole puissante et immense (15 millions d’habitants), de l’extase pour sa cuisine diverse et délicieuse, de la subjugation pour ses arts délicats et vivants, de l’étonnement pour son œcuménisme apparent, de l’aversion pour sa pauvreté crasse et du dégoût à l’endroit de ses drames humains. Tous les sens contribuent à alimenter ses impressions. Suit un résumé forcément réducteur de tout ceci.
Un promontoire de Delhi – la mosquée Jama Masjid par exemple- offre une vue qui se décline en tons de rouges et d’ocres, dont la suite est parfois rompue par le vert d’un parc ou le blanc immaculé du marbre d’une mosquée ou d’un temple. La rue elle-même est une sarabande de couleurs, celles des saris, des jouets, des épices, des turbans, des émaux, des bouquinistes, des drapeaux, des temples, des affiches politiques et des rick-shaws. Les odeurs portées par les rares souffles d’air sont celles de l’encens et du bois de santal, des cuisines de rues, des fleurs, mais aussi des vaches sacrées et de la pourriture. L’ouïe est elle saturée par une cacophonie sans nom : les klaxons, les moteurs, les interpellations en Hindi, l’appel du muezzin, une musique bollywoodienne indéfinie.
Enfin, quelques rencontres ont permis de crever la surface des choses et de comprendre un peu plus. Un Sikh m’a fait l’exposé de la pensée philosophique qui sous-tend le sikhisme. Je ne lui ai pas épargné mes questions de rationaliste, dont il a finalement su se défaire assez habilement. Une autre rencontre a été celle d’un musulman dans la mosquée de Jami Masjid. Ma barbe de prophète l’a trompé puisqu’il m’a invité à m’agenouiller pour la prière. Je ne semble pas l’avoir désarçonné en précisant mon obédience, puisqu’il s’est alors mis en tête de m’apprendre les rudiments de la prière du soir. Je comprends après ce moment l’importance du fait religieux comme élément de définition de l’individu en Inde. J’y reviendrai.
Plus triviale, ma rencontre avec un gamin de 15 ans dans le train au retour d’Agra m’a amusé et interpellé à la fois. Nos questions réciproques ont été précises et diverses : sport, musique, école, filles, travail, voyages. Grâce à lui, je n’ai jamais aussi peu pesté contre le retard d’un train.
J’espère que chaque weekend sera aussi dense que celui-ci. D’ailleurs le prochain sera à …






0 commentaires jusqu'à présent ↓
Il n'y a pas encore de commentaire… Donnez le coup d'envoi en complétant le formulaire ci-dessous.