Le Kerala est la partie de l’Inde dont j’avais déjà produit le fanstasme. Dans les mots du dépliant touristique : « God’s Own Country« . Sur cette annonce plus qu’avantageuse, et les chaudes recommandations de mes prédecesseurs, j’ai prévu pas moins de trois jours et demi d’un programme plutôt copieux pour m’assurer que le Créateur (sic) a bien une adresse au Kerala.
S’il en a une, elle serait peut-être à Munnar, petite ville nichée
à 1800 mètres d’altitude. La fraîcheur de la nuit est là-bas une véritable bénédiction pour le voyageur venu de la plaine de Kochi où la chaleur et l’humidité sont de concert accablantes. Munnar est aussi une des capitales du thé en Inde. Les plantations sont de véritables tapis de toutes les teintes de vert qui recouvrent les montagnes et chaque recoin de vallée. Entre chaque bosquet, un minuscule chemin permet aux ramasseurs des feuilles de thé d’en faire la récolte. Le point de vue visible des hauteurs de Munnar sur les montagnes toutes proches du Tamil Nadu, état voisin du Kerala, et sur les vallées de plantations est saisissant.

Mais peut-être le Dieu à l’honneur au Kerala est celui des tribus animistes qui révèrent le panthéon immanent
des éléments, des animaux et des plantes. La nature est en effet divine lorsque l’on visite en bateau au petit jour la Periyar Tiger Reserve, grande zone protégée sur les bords d’un lac artificiel alors que la surface de l’eau fume encore légèrement après la fraîcheur de la nuit. Les derniers tigres du sud de l’Inde s’abritent là des contre-bandiers et des superstitions de leurs commanditaires. A défaut de tigres, j’ai ameuté la troupe de mes coreligionnaires-touristes embarqués sur le même bateau en criant « éléphant » à la vue d’une masse grise sur une rive lointaine. En fait d’éléphant, il s’agissait d’un bison Indien, masse impressionnante de muscles qui mâchait tranquillement l’herbe rase de la rive. Oui, bon, il était loin, d’où ma confusion. Un éléphant, ça trompe énormement.
Pas démontée pour autant, notre petite expédition a alors décliné la proposition d’un guide pour la visite balisée de la jungle environnante. Marchant au jugé d’après la carte de la réserve affichée à la station de départ, nous avons rejoint par la jungle la ville la plus proche, Thekkady. Sur le chemin, nous avons dérangé le repas d’une famille de phacochères (vous voyez Pumbaa ?), avons réussi à voir le très rare macaque à
queue de lion et l’écureuil géant Indien (celui-là même qui fait des sauts de 6m sans appréhension), une grenouille chatoyante et des loutres.
A posteriori, le fait de ne pas avoir vu de serpents, pourtant nombreux, n’a pas manqué à ce tableau. Par contre, les éléphants se sont fait désirés. Il faut dire que leur ouïe est plutôt fine, et que le breton n’a pas la méthode des tribus locales pour traquer l’éléphant à l’odeur de son urine ou à la fraîcheur de ses dépôts. Nous avons donc fait une petite balade digestive
sur le dos d’un vieux mâle éléphant de 7 ans mon aîné. Ses yeux intelligents, avec de grands cils presque tristes, a tempéré mon appréhension. Les mots du cornac à la bête semblaient être d’humbles suppliques plutôt que des injonctions. J’ai mis cela sur le compte tant du respect dû à un animal aussi massif, qu’à la place toute particulière de Ganesh dans la théologie Hindou. Contrairement à l’usage des éléphants de temple carapaçonnés, nous avons monté celui-ci comme un cheval, les jambes derrières les oreilles, sentant rouler ses muscles puissants. Une superbe journée à l’état de nature (ou presque) avant de retrouver les bords de mer.
Ou alors le Dieu qui a son pied-à-terre au Kerala n’est autre que Vishnu, ou plutôt sa sixième incarnation Parasurama, qui aurait créé les backwaters du Kerala en lançant sa hache de bataille dans la mer. Les backwaters sont un réseau de canaux et de lacs d’eau douce sur lequel on circule en bateau à fond plat. Nous avons loué un grand bateau pour la journée et la nuit et nous nous sommes sentis selon les moments à la poursuite d’un Kurtz indien, à la découverte de terres à peine émergées ou britanniques oisifs du temps du Raj. Un superbe voyage à la lenteur de l’eau, culinairement sublime (tiger prawns coco et espadon curry), et à trente mille lieues de toute forme de stress urbain.
Ou peut-être le dieu du Kerala est un dieu monothéiste, celui
des juifs Paradesi de Kochi, ou peut-être le dieu chrétien que les Vasco de Gama et consorts portuguais ont apporté ici. Kochi est une ville coloniale très tranquille, que nous avons visitée de façon incongrue, presque en trombe. La synagogue et les vieux quartiers ombragés ont néanmoins été une réacclimatation douce à la civilisation.
Je reviens à Hyderabad avec la certitude de revenir au Kerala, un jour. Peut-être en 2018, lorsque la Kurunji, petite fleur bleue sera à nouveau en fleur ? Ou peut-être bien plus tôt que cela…









Byriani (plat de mouton, saffran et riz) dans un menu n’est indicatif que de la quantité de riz à avaler pour éviter l’incendie épicé de la bouche, que l’industrie du logiciel à Cyberabad peut très bien côtoyer celle des cireurs de chaussures et des nettoyeurs d’oreille, qu’un innings décisif au cricket peut déchaîner les foules, que les cheerleaders des Deccan Chargers sont aussi populaires que les joueurs, etc.












J’adore ne pas être un touriste. Je ne veux pas dire ici que je suis d’un naturel casanier, et que feuilleter Yann Arthus-Bertrand sur papier glacé me suffit à m’évader. Bien au contraire, j’adore voyager et ne pas être un touriste tout à la fois. Dans cette optique, il n’est pas non plus tenable de voir l’une des merveilles du monde d’un air naturel et dégagé au milieu d’un banc de touristes en combi chaussettes-sandales, luisant de lotion solaire et bardés d’appareils-photos. Une attitude « non-touristique » dans ces conditions n’est nulle part moins envisageable qu’en Inde. Donc, ne pas être un touriste, voyager, sans touristes. Pourquoi ? Pour le sourire que vous rendent les gens après un merci en Tegulu, pour l’impression ineffable d’avoir un temps que les visiteurs d’un jour n’ont pas, le temps de flâner, de parler beaucoup, de comprendre un peu. Je résoudrai cette quadrature du cercle ce week-end à Delhi et Agra.
Il est amusant de penser qu’un pays étranger peut parfois l’être complètement. L’Inde où j’ai l’opportunité de séjourner 3 mois dans le cadre de mon travail m’est, réflexion faite, presque totalement inconnue.